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J.Edgar : l’histoire américaine…

J. Edgar. Un film de Clint Eastwood. USA. 2012. Durée 2h15.

Résumé : Incarnation du maintien de la loi en Amérique pendant près de cinquante ans, J. Edgar Hoover était à la fois craint et admiré, honni et révéré. Mais, derrière les portes fermées, il cachait des secrets qui auraient pu ruiner son image, sa carrière et sa vie. 

© Warner Bros. France

Comme tous les hommes de pouvoir, J. Edgar Hoover était un personnage complexe. Et c’est bien de cette complexité qu’il est question dans le 32e long-métrage de Clint Eastwood, biopic psychologique autour d’un homme qui aura été à la tête du FBI pendant 48 ans (1926-1972). Un record. Pour autant, on ne sait pas grand-chose de cette figure emblématique américaine. Sauf qu’il usait et abusait de sa fonction pour assurer la sécurité intérieure du pays quitte à enfreindre les lois. Durant cette période, le FBI lui est indissociable. De sa personnalité, de ses influences, de ses angoisses, de ses abus, de ses manœuvres (il aura « bâillonné » maints puissants et survécu à huit présidents) comme de son patriotisme exacerbé (lutte acharnée contre la menace rouge).

C’est cette indissociabilité entre une personnalité hors norme et une organisation d’État en quête de crédibilité qui a séduit Eastwood. Également Di Caprio, puisque l’acteur lui donne corps avec le brio qui le caractérise (au même titre que sa composition d’Howard Huges dans Aviator de Scorsese, 2005). Bien qu’imparfaite, la raison d’être du film provient de cette imbrication exclusive faisant de J. Edgar Hoover un homme seul enfermé dans ses convictions et ses mensonges les plus intimes. Si le traitement s’appesantit parfois longuement sur le caractère ambigu d’un homme dominé par la paranoïa, le ton, on ne peut plus classique, n’est pas sans rappeler la grande tradition hollywoodienne des films à Oscars. On se dit qu’un tel rôle ne pouvait qu’échoir à Di Caprio. En effet, que ce soit dans Aviator, Shutter Island (2010), Arrête moi si tu peux (2003) ou Inception (2010), il culmine dans l’interprétation de personnages ambivalents, torturés ou rongés de l’intérieur.

Si J. Edgar aborde plusieurs thématiques, elles ne le sont jamais de front. Ni en profondeur, d’ailleurs. La narration, composée d’allers-retours temporels, s’attache avant tout à décrypter la personnalité du directeur du FBI via un rapport de force constant où rien n’est, semble-t-il, laissé au hasard. Sous la houlette du réalisateur, Hoover devient un personnage autoritaire, aussi froid qu’implacable, comme prisonnier entre ce qu’il ressent et ce qu’il pense devoir faire pour assumer jusqu’au bout ses responsabilités de chef de la sécurité intérieure. Le portrait, très dense (trop sans doute), jongle ainsi sur les périodes, les événements et les rencontres, sans jamais prendre le temps de nous les exposer.

© Warner Bros. France

De fait, la direction est autre. Elle sera psychologique. Intérieure. Labyrinthique. Guidée par un Hoover assailli de peurs. Le point de vue des différentes thématiques est alors subjectif puisque dicté par Hoover lui-même (au sens propre comme au figuré). Clint Eastwood refuse le biopic conjoncturel au profit d’un biopic s’attachant à construire et déconstruire le mythe d’un homme carriériste insensible à l’usure du temps. Sa vie privée sera inlassablement guidée  par sa relation au pouvoir (des nombreux dossiers secrets montés illégalement à sa haine des Kennedy), aux femmes (relation avec sa mère (Judi Dench) et sa secrétaire (Naomi Watts), aux hommes (amour frustré envers son plus fidèle compagnon, Clyde Tolson (Armie Hammer), à la sexualité (homosexualité refoulée) et à l’estime de soi (besoin de reconnaissance). Que l’on soit dans les années trente ou les années soixante, la problématique reste la même.

En argumentant de la sorte, le cinéaste enferme son icône dans des postures égales ou l’importance des parties dialoguées prend le dessus sur une imagerie pourtant essentielle. La conséquence est immédiate et cantonne le long-métrage dans une superficialité sociopolitique absolue, édulcorant, de fait, l’incarnation voulue par le cinéaste de Mystic River (2003). Pourtant la mise en scène d’Eastwood ne s’écarte jamais du personnage. Elle le triture, joue avec, le défigure pour en faire ressortir une peur primale : celle de voir l’Amérique ébranlée dans ses fondations puritaines. Un peu comme son refus, quarante durant, d’affirmer au grand jour (et donc à lui-même) son homosexualité. Sa vie privée est un sanctuaire immaculé qu’il ne faut surtout pas salir quitte à faire souffrir son amour de toujours, Clyde Tolson.

Figure à la fois terrifiante et fragile, Hoover aura fait de son FBI un espace de revanche, une vitrine d’actions héroïques savamment mise en scène, une structure de contrôle dont nous ne saurons rien (de ce point de vue, le film de Michael Mann, Public Ennemies (2009), est plus instructif) et une forteresse de verre pour se préserver des aléas d’une vie exposée. L’aspect chirurgical de la mise en scène ne laisse aucun doute. Clint Eastwood vient de réaliser le premier biopic à l’incarnation désincarnée.

Geoffroy Blondeau