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Jauja: infinités…

Jauja. Un film de Lisandro Alonso. Argentin, Français, Danois. 2015. Durée 1h50.

Résumé : 1882. Un avant-poste reculé au fin fond de la Patagonie durant la prétendue « Conquête du désert », en réalité une campagne génocidaire contre la population indigène de la région. Le Capitaine Gunnar Dinesen arrive du Danemark avec sa fille de quinze ans afin d’occuper un poste d’ingénieur dans l’armée argentine. Seule femme dans les environs, Ingeborg met les hommes en émoi. Elle tombe amoureuse d’un jeune soldat, et tous deux s’enfuient à la faveur de la nuit. À son réveil, le Capitaine Dinesen comprend la situation et décide de s’enfoncer dans le territoire ennemi pour retrouver le jeune couple.

© Arte, Bananeira Filmes

Viggo Mortensen a toujours aimé l’exploration cinématographique en dehors des sirènes hollywoodiennes. Quoi de plus naturel, alors, que d’accepter l’offre du réalisateur argentin Lisandro Alonso (Los Muertos, Liverpool) afin de camper un officier danois de la fin du 19e siècle débarquant en Patagonie avec sa fille. La promesse d’une collaboration entre une « gueule » de star devenue mondialisée par Peter Jackson et sa trilogie de la terre du Milieu, et un cinéma élitiste dont la narration ne vise jamais à la démonstration, n’est donc en rien antinomique, bien au contraire.

Et puis comment ne pas être capté par la direction d’un voyage à la force tellurique incroyable…

Dès l’introduction, tout est là. Du format choisi – redimensionné en 1.33, spécifique au muet – au cadre vertigineux de paysages édéniques prêts à vous happer. Le réalisateur s’y déploie avec une maestria étonnante en étirant des thématiques autour de l’attente, de la possession, de la fuite, de la perdition ou de la folie. Peu importe, alors, les raisons pour lesquelles le capitaine Dinesen (Mortensen) se retrouve dans cet écrin originel au faux air de paradis.

Car loin du miracle d’une nature enchanteresse semblant figer le temps, Jauja devient par le périple amorcé qui rompt la communion élégiaque de l’homme avec son environnement, une quête d’un père arpentant à cheval puis à pied l’aride pampa pour retrouver sa fille disparue avec un militaire argentin. L’ode narrée est hypnotique, mystérieuse, anti-panthéiste. La ligne de fuite s’avère illimitée comme détentrice d’absolu par la seule résolution d’un homme capable de tout lâcher pour sa progéniture.

La bascule vers l’autre monde s’effectue par le biais d’un parcours contraint aux allures de chevauchée dévorante. Le statisme prolixe de la première partie s’efface au profit d’un cheminement mutique en recherche d’osmose. Plus le temps avance, plus celui-ci se fige. Comme pour mieux nous conter l’illusoire. L’équilibre trouvé par le réalisateur nous saisit triplement.

Par les tableaux qui se succèdent comme autant de cadres somptueux capables d’inscrire l’empreinte laissée par le cycle de l’existence.

Par la géographie rencontrée, espace infini, englobant, étirant ses paysages afin d’en faire un lieu monde indépassable. Le conquérant s’y fondera à force de s’y perdre.

Par la lutte sanglante des hommes pour un bout de terre (Indiens contre colonisateurs).

Et l’interprétation très physique (comme souvent chez Mortensen) fait mouche. L’acteur polyglotte est parfait en officier danois cheminant dans la pampa à la recherche de sa fille comme de sa propre rédemption.

Reste la rêverie de Dinesen au contact d’une vieille femme mi-ermite, mi-sorcière. Elle casse le rythme lunaire d’un film hiératique pour nous plonger dans une faille spatio-temporelle où l’on retrouve Ingeberg, la fille disparue, dans un Danemark contemporain. Le trip à valeur de métaphore et questionne l’être au détour de ses multiples dimensions. L’épaisseur philosophique est réelle. Picturale également. Avec Jauja, Lissandro Alonso signe un grand film envoûtant à plus d’un titre.

Geoffroy Blondeau

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