Films

Les portes de la perception

When you’re strange. Un film de Tom DiCillo. USA. 2010. Durée 1h30
Résumé : À l’origine, il y a Les portes de la perception, livre célèbre d’Aldous Huxley sur son expérience autour des drogues hallucinogènes, dont la mescaline. La citation de William Blake, qui lui a fourni le titre de ce livre, inspira également Jim Morrison et Ray Manzarek pour le nom du groupe – The Doors – qu’ils fondèrent en 1965 à Venice Beach avec John Densmore et Robby Krieger. Et ils allaient devenir l’un des groupes les plus importants et les plus influents du rock américain.
“When you’re strange
Faces come out of the rain
When you’re strange
No one remembers your name
When you’re strange”

Tom DiCillo, cinéaste américain indépendant à qui l’on doit Ça tourne à Manhattan, Box of Moonlight, Une Vraie blonde et Delirious, s’attaque au documentaire musical. Mais pas n’importe lequel puisqu’il propose, avec When you’re Strange, un éclairage unique sur les Doors, mythique groupe de rock américain des années 60.

© MK2 Diffusion

L’urgence dans la contemplation. Savoureux mélange pour un documentaire composé exclusivement d’images d’archives tournées entre 1966 et 1971. Comme un long poème déchirant scandé par son dramaturge maudit, When you’re Strange délivre sans concession ses images inédites dans un rapport à l’art parfois indistinct mais transpercé de bout en bout par un mouvement de liberté. Cette recherche d’exclusive et de non-compromission dans la musique n’est pas étrangère à la période trouble qui aura ébranlé les États-Unis vers la fin des années 60. Les Doors deviendront le porte-étendard d’une jeunesse en demande d’émancipation où la drogue, le sexe et le rock’n’roll en furent les fers de lance. Le groupe aura transcendé par leur musique protéiforme (association brillante et parfois disharmonieuse du jazz, du rock, du blues, de la musique de fanfare) et le jeu de scène survolté de Jim Morrison, une demande d’infini ou la grâce aura côtoyé la provocation.

Parler des Doors de façon didactique n’aurait servi à rien. D’où l’utilisation, via un montage serré, d’images brutes pour la plupart envoûtantes, captivantes, comme instantanées. Si Tom DiCillo n’écarte rien, ni sur le génie du groupe ni sur les affres d’un Jim Morrison torturé, il arrive à retranscrire sans temps mort un spleen convulsif diaboliquement efficace. La tentation d’idolâtrie a été évitée faisant de When You’re Strange une expérience sensorielle totalement réussie. Mieux, en contextualisant par couche successive son documentaire, le réalisateur américain inscrit le groupe dans un espace propre plus proche du symbolisme conjoncturel que du brûlot politique d’une époque tourmentée. De fait, il ne pervertit jamais l’essence d’un groupe apolitique mais consubstantiel de la période qui l’aura vu naître. On se dit que les Doors n’auraient sans doute pas survécu au-delà de cette époque charnière, impression renforcée par le ton pressé, vivant et très contemporain du documentaire.

Pour finir, louons la bonne idée du cinéaste d’avoir intégré des séquences du seul métrage jamais réalisé par Jim Morrison (HWY-An American Pastoral) où celui-ci erre dans le désert à la recherche de cet infini inatteignable. Ces images tracent le fil rouge d’un film renvoyant dos à dos Morrison et les Doors. Tom DiCillo ne recule pas devant le personnage englué dans sa toxicomanie et ses problèmes d’alcool mais œuvrant comme un pygmalion vénéneux à double tranchant. Si le film se focalise sur Morrison, il n’éclipse pas, pour autant, les autres membres du groupe, véritable colonne vertébrale à l’instar d’un Robby Krieger qui aura, à lui seul, composé pas moins de la moitié des chansons des Doors.

Tom DiCillo réussit son pari haut la main, crée une impulsion faite d’errance, de fulgurance, de musicalité et d’abandon. Rythmé, son doc n’est jamais répétitif, pour peu que l’on se perde sans résistance dans l’univers si paradoxal d’un groupe à fleur de peau ayant fabriqué sa propre urgence musicale.

Geoffroy Blondeau