Monstres cachés

Monsters. Un film de Gareth Edwards. 2010. Britannique. Durée 1h33.

Résumé : Une sonde de la NASA s’écrase dans la jungle mexicaine, libérant sur terre des particules d’une forme de vie extra-terrestre. Six ans plus tard, le Mexique et le Costa-Rica sont devenus des zones de guerre mises en quarantaine et peuplées de créatures monstrueuses. Un photographe est chargé d’escorter une jeune femme à travers cette zone dévastée. Seuls sur la route, ils vont tenter de rejoindre la frontière américaine…

Réussite du genre incontestable, le premier long-métrage du réalisateur Britannique Gareth Edwards (Rogue One, Godzilla) possède le charme naïf des premiers films, la maîtrise formelle en plus. Car nous y croyons à cette histoire de monstres géants déambulant en pleine jungle mexicaine tant la reconstitution est juste, habile, dense, sincère. Le travail sur les décors participe à la véracité d’un récit linéaire mais indécis, bluffant de réalisme et correspondant parfaitement au ton docu initié dès les premiers plans.

© Vertigo Films

Le contre-pied était tentant. Edwards l’a fait. Le traitement naturaliste de l’histoire, guidé par l’urgence d’une traversée dangereuse, modifie l’angle d’attaque habituel des films de monstres puisque celui-ci n’est pas là pour nous faire peur mais pour nous immerger dans une réalité factuelle assimilable : celle d’une menace extra-terrestre confinée dans une zone quadrillée par l’armée et interdite aux civils. Le film prend, dans cette errance en territoire hostile, une tournure particulière. En effet, il ne cherche pas à nous vendre une énième parabole en forme de brûlot politique, mais façonne une histoire simple revêtant la forme d’un long poème contemplatif sur l’état d’un monde en quête de sens. L’harmonie naturelle d’une jungle pourtant peuplée de monstres serait-elle, en définitive, plus fiable que celle de nos sociétés consuméristes, individualistes et broyeuses de liberté ?

Pour retranscrire cet état des choses, le cinéaste s’appuie sur une romance naissante entre un photographe et une femme (fille de son boss) qu’il doit escorter en lieu sûr. Le contexte géopolitique s’efface donc au profit d’un parcours humain, philosophique et amoureux dont le point de départ est motivé par la rencontre de deux solitudes un peu paumées. Dès cet instant le film ne sera qu’un long cheminement. Personnel ou collectif, il traduit une demande d’absolu. Comme si le temps était suspendu, attentif aux choses de la vie, contre l’ordre d’un monde crépusculaire et peuplé désormais de créatures extra-terrestres. Pour réussir son pari, le réalisateur mixe une mise en scène faite d’errance contemplative et de rendu réaliste proche du documentaire. Ce faisant, il crée un espace de pur cinéma où la fascination des décors dévastés répond à celle, tout aussi saisissante, de ces deux individualités cheminant côte à côte vers un salut de plus en plus illusoire.

On pourrait reprocher à Monsters de ne presque jamais montrer ses monstres. Sans doute. Mais tel n’était pas le propos de Gareth Edwards, parcimonieux en diable, se méfiant des représentations, un peu trop tape à l’œil. Le dénouement rattrape haut la main cette petite frustration via une séquence féérique, irréelle, romanesque et tragique à la fois. Du grand art. Comme cette musique lancinante venant effleurer les regards parfois vides de nos deux personnages magnifiquement campés par Scoot McNairy et Whitney Able. La caméra flotte, aérienne, sur leurs corps meurtris. Elle capte l’instant d’une rencontre, la puissance d’un paysage vierge, la démesure d’un mur séparant deux pays et le ballet nocturne de créatures gigantesques. Il y a du Michael Mann chez Edwards dans sa façon de capter l’espace, de retranscrire une réalité ou de laisser l’environnement prendre le contrôle des émotions. Les pleurs de Sam sont, de ce point de vue, tragiques car résignés. Comme notre monde ?

Geoffroy Blondeau

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